Vues ses coupes de tiffes, difficile de deviner que Roy Buchanan a été garçon coiffeur. Un vocation éphémère il est vrai. | Le temps de tomber sur cette Telecaster modèle 1953 aux commandes de laquelle il est devenu au tournant des années 70 un sérieux prétendant à la couronne mondiale. | | Un résultat impressionnant quand on sait que cet instrument, le plus rétif du marché - il tutoie l’indomptable -, s’avère d’une exigence qui, à elle seule, force déjà l’admiration. Mais Roy Buchanan n’a jamais fait dans la facilité. Pour preuve, il surnommait sa guitare « Nancy », bien que sa femme se soit toujours appelée Judy. © croquis JC LEGROS pour Abc Blues & Soul. 2010 | Beaucoup l’ont adulé. Boppers de la fin des 50’s, accros du Memphis sound, anglais nourris au blues de Chicago, fans de la nouvelle vague Southern rock. Même les jazzmen - ce qui en dit long – ont plébiscité cet instrumentiste éclectique. Barney Kessel, Charlie Byrd et Mundell Lowe ont loué ses talents. Les Paul en personne disait son admiration. | Pour Jeff Beck, il est « le » musicien parmi les « musiciens pour musiciens », ces inconnus du grand public, objets de cultes aussi inexpugnables qu’inversement proportionnels à la minceur de leur succès commercial. Des types qui taraudent les nuits blanches des stars de leur catégorie.
Pour en arriver là, Roy Buchanan ne s’est pas contenté de bosser son manche. Il a aussi soigneusement saboté sa carrière. Un acharnement à fuir la réussite qui serait presque magnifique s’il ne l’avait finalement payé un prix aussi fort. Mais il n’est pas de mythe sans sacrifice un peu lourd. Résumons :
Buchanan a inventé le jeu en harmoniques. Rien que ça. Une technique qui en son temps – soit des années lumières avant Eddie Van Halen, puisqu’en 1962 - fit forcément sensation. D’abord au regard des moyen employés – le coin du pouce frôlant la corde d’une guitare simplement branchée sur un petit ampli – et surtout du résultat obtenu – ces notes sifflantes, instantanément projetées quatre octaves plus loin et à la tenue parfaite, qu’aucun feed-back n’avait encore jamais pu approcher. | Roy Buchanan pratique deux ou trois autres choses peu ordinaires. Un « chicken picking » impeccable, cela va de soi. Mais aussi des trucs sorciers comme ce « circle picking », vieux secret de jazzmen, que Frank Mullin diffusait au compte-goutte à des visiteurs discrets et grâce auquel des types comme Larry Coryell et John McLaughlin ont atteint des sommets les doigts dans le nez. Roy en fait une démonstration épatante sur le "Thank You Lord" de son "Second Album". | Thank You Lord |
Jimmy Bryant & Speedy West | Il faut ajouter à cela un superbe « bend » à trajectoire lente - résultat de son passage initial par la lap steel et d’une admiration précoce pour Jimmy Nolan - et enfin combiner le tout avec un usage sophistiqué des boutons de contrôle de sa Fender – une idée toute bête, mais qui demande pas mal de sang-froid et qu’utilisait Speedy West pour donner le change aux côtés d’un surdoué du calibre de Jimmy Bryant. Au final, Roy Buchanan possède une technique sur six cordes sans équivalent recensé – dans les conditions de l’époque. Lui résumait simplement la chose à d’heureux accidents de studio et quelques gouttes de sang de loup dans ses veines ! |
Pour arriver à ses fins – produire un impact émotionnel aussi proche que possible de l’effet d’un prêche pentecôtiste dominical - Buchanan était prêt à tout. Comme tailler la membrane de ses haut-parleurs à coups de lame de rasoir ou balancer un verre d’eau sur les tubes fumants de son ampli. Extirpant pour le coup des miaulements énamourés confondant de réalisme. Enfin, comme s’il n’en avait jamais assez, il cherchait toujours un nouveau moyen d’améliorer sa balistique, décortiquant le travail de quelques batteurs, l’attaque de note des saxophones ou le flow d’un scat jazz.
| Avec le temps ses rockabs initiaux se sont allongés, le tempo s’est ralenti et tout s’est couvert d’ombres bleues de plus en plus intenses. Un répertoire de pièces aventureuses - à la base, presque toujours, une plainte blues, hypnotique, entrecoupée çà et là d’urgences rock’n’roll où bien parcourue de chaloupes country - traversées de solos d’une beauté sauvage et de riffs à parfois vous arracher la peau. Des voyages quasi spirituels, joués sur le fil et dont on ne sait jamais trop quelle direction ils vont prendre tellement l’homme est imaginatif. Il faut écouter le final sidérant de "My Baby Said She’s Gonna Leave Me". Et bien sûr les œuvres majeures: "Five String Blues", "After Hours", "John’s Blue", "The Messiah Will Come Again", "Don’t Turn Me Away" … | My Baby Said She’s Gonna Leave Me Five String Blues After Hours The Messiah Will Come Again |
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| Tant de talent et si peu de succès. Sa carrière discographique chez les majors ne rendra jamais totalement compte de l’ampleur de son art. Une bonne dizaine d’albums en seize ans. Pas un hit. Prince underground de l’Amérique d’avant l’invasion british, Buchanan s’apprêtait tout juste à sortir de l’ombre quand les anglais ont débarqué. |
Très vite la situation n’est plus la même. Les amplis grossissent à vue d’œil – il faut bientôt des grues lourdement arrimées pour les balancer depuis des semi-remorques jusque sur des scène profondes comme des plate formes off-shore -, des catalogues entiers proposent des pédales d’effets à couper le souffle, sans parler des chevelures des guitaristes qui dégoulinent désormais en boucles floutées sur des jabots de chemises aquarelles. Buchanan ne concèdera qu’un vieux gilet à fleur. | Cet écossais de souche, modeste et taciturne, a tout fait pour repousser les lumières que sa guitare attirait à lui. D’abord en la portant sur l’abdomen, ce qui n’a jamais été d’un grand chic. Et puis en cultivant – on ne peut imaginer une simple faute de goût - ce look ostensiblement passe muraille qui le fait le plus souvent débarquer sur scène en tenue de maréchal-ferrant. Le star business butera invariablement sur ce goût irrépressible pour l’anonymat et les pénates. | |
Instrumentiste hors pair mais piètre leader, Roy Buchanan aura livré son meilleur dans de petites salles enfumées de Washington, D.C, derrière des chanteurs quasi obscurs, et sur quelques 45 tours devenus introuvables. Les fans hardcore disent même qu’il a disparu, artistiquement parlant, après cette poignée de pépites originelles. Reste que nombre de ses confessions ultérieures, plus personnelles et bien qu’éparpillées au long d’une production certes hétéroclite, constituent une œuvre d’un niveau rare. | Je vous conseille de découvrir toute la beauté du jeu en harmoniques de Roy BUCHANAN, au travers de l’album "20th Century Masters – The Millennium Collection : The Best of Roy Buchanan" paru en 2002 sous le label Polydor. Regroupant 12 titres enregistrés entre 1972 et 1975, cet album contient quelques uns des titres incontournables de son répertoire, comme les superbes "The Messiah Will Come Again", "After Hours" et "Five String Blues", qui permettent déjà de sa familiariser avec le Blues plaintif et les envolées rock et country qui composent son œuvre.
Autre possibilité pour débuter votre rencontre avec Roy BUCHANAN, l’album "The Définitive Collection" paru en 2006 également chez Polydor, et qui avec les 13 titres qu’il rassemble peut parfaitement convenir. Si les titres "Filthy Teddy", "Roy’s Bluz", "CC Ryder" et "Country Preacher" sont absents de cette compilation, elle propose en revanche les morceaux "Baltimore", "The Story Of Isaac", "My Baby Says She’s Gonna Leave Me", "Down By The River" et "I’m A Ram". Une écoute s’impose donc pour faire un choix, à moins que votre budget vous autorise l’achat simultané de ces deux premiers albums conseillés.
Je vous recommande toutefois avant de vous décider, de parcourir l’album "Sweet Dreams : The Anthology" paru en 1992 toujours chez Polydor, car avec les 26 titres qu’elle rassemble, cette compilation propose sans aucun doute le plus large survol de l’œuvre que Roy BUCHANAN enregistra entre 1971 et 1978. Exception faite des titres "Filthy Teddy" et "Roy’s Bluz", cet album regroupe l’ensemble des titres proposés sur les deux volumes précédemment recommandés.
Pour approfondir encore un peu plus votre découverte artistique, je vous suggère l’album "Deluxe Edition" édité en 2001 chez Alligator, et qui propose 16 titres enregistrés entre 1985 et 1987. Cette compilation permet en fait de parcourir les trois albums que Roy BUCHANAN réalisa pour Alligator Records durant cette période, à savoir "When A Guitar Plays The Blues", "Dancing On The Edge" et "Hot Wires".
Enfin pour les passionnés, l’album "Guitar on Fire : The Atlantic Sessions", propose quant à lui de découvrir et/ou d’approfondir la discographie de Roy BUCHANAN entre 1976 et 1978. Enregistrés durant cette période et édités chez Rhino, les 16 titres que réunit cet album sont effectivement extraits des albums "A Street Called Straight" (1976), "Loading Zone" (1977) et "You’re Not Alone" publié en 1978. Sur la plupart de ces interprétations, Roy BUCHANAN est accompagné du trio de musiciens qui l’accompagnait à l’époque sur ses tournées, composé de John HARRISON à la basse, Malcolm LUKENS aux claviers et Byrd FOSTER à la batterie et au chant. Le titre "Running Out" (plage 11), illustre parfaitement tout le talent de Roy BUCHANAN pour parvenir à marier la férocité du rock aux tonalités plaintives du Blues, alors que "Ramon’s Blues" qui ouvre cet album explore toute la richesse de ses riffs. Cette compilation complète de façon judicieuse l’album "Sweet Dreams : The Anthology" de chez Polydor, suggéré auparavant. (lien commercial ci-dessous) Extraits de la totalité des titres de "Sweet Dreams: The Anthology" et de "20th Century Masters - The Millennium Collection: The Best of Roy Buchanan",ci-dessous. |