Mais ces similitudes ne sont qu’apparentes. Alors que le succès de Blind Boy FULLER est instantané puis sa postérité confidentielle, Robert JOHNSON peine à vendre quelques disques de son vivant pour devenir ensuite l’icône que l’on sait. Les deux se marient presque adolescents, mais FULLER reste avec Cora Mae toute sa vie quand JOHNSON disperse la sienne dans milles foyers éphémères. Enfin, c’est la maladie qui contamine le sang de FULLER un peu après que JOHNSON ait été foudroyé par la strychnine d’un mari jaloux.
Leur point commun, c’est qu’avant d’être touchés par la grâce, ils ont chacun construit secrètement leur art avant de le révéler. Pour un Son HOUSE se moquant du jeune et maladroit JOHNSON, on trouve un "Révérend" Gary DAVIS s’inquiétant des premiers pas de FULLER à peine dégrossi.
Les deux auraient du se croiser au Carnegie Hall, le 23 décembre 1938, lors du concert historique et initiatique "From Spiritual to Swing". C’est eux deux que le producteur John HAMMOND voulait pour faire découvrir les facettes du Blues traditionnel au public new-yorkais. Mais JOHNSON avait été assassiné entre temps et FULLER, malade et suspecté pour un coup de pistolet malheureux, ne pouvait venir sur scène. Big Bill BROONZY et Sonny TERRY furent donc choisis…. par défaut!
A l’écoute, l’évidence de la synthèse réussie par Blind Boy FULLER est d’emblée saisissante. Il retaille, à deux doigts, le finger-picking du vieux ragtime des Appalaches et lui donne une puissance expressive insoupçonnée. Les vibrations métalliques de sa National Steel résument et répercutent la fluidité rayonnante du Révérend Gary DAVIS, bien sûr, mais aussi la richesse harmonique de Blind BLAKE, le doigté sautillant de Carl MARTIN, la vélocité de Blind Willie WALKER et le swing de Buddy MOSS. Sans oublier son jeu de bottleneck convaincant.
Compositeur habile, Blind Boy FULLER démontre un sens aigu de la tournure musicale. C’est aussi un parolier imaginatif et un chanteur captivant, dont les chroniques familières et sans détours font toujours mouche. Cela fait de lui un artiste d’une consistance rare et un redoutable animateur de parties. Cela explique aussi le succès immédiat d’un répertoire parfaitement adapté à l’ère naissante du juke-box. Sa carrière discographique ne durera que 5 ans mais sera une des plus productives du genre et fera de lui la référence incontestable du Piedmont Blues. Au-delà, son influence atteindra la génération rock, près de 30 plus tard, à travers les reprises de Bob DYLAN ("Mama, Let Me Lay It On You", "Weeping Willow", "Step It Up And Go"), les dérives acides du Grateful Dead ("Truckin’ My Blues Away") et l’hommage des Rolling Stones intitulant un de leur albums "Get Her Ya-Ya’s Out" d’après l’une de ses compositions.
C’est en Caroline du Nord, dans la petite ville de Wadesboro, que Calven ALLEN et Mary Jane WALKER élèvent leurs dix enfants. Seul Fulton, né le 10 juillet 1907, s’intéresse vraiment à la musique. A la mort de sa mère, en 1925, ils partent à Rockingham où Fulton épouse Cora Mae MARTIN, qui n’a que 14 ans. L’apparition d’ulcères trouble bientôt sa vision. En 1927, le couple se rend à Winston-Salem pour trouver du travail mais au bout de quelques mois Fulton, presque aveugle, doit quitter son poste au dépôt de charbon. Cora Mae, qui n’a pas encore 16 ans, est obligée de rester à ses côtés. Le couple est sans ressource.
Fulton décide alors de chanter pour les faire vivre et en 1928 il s’installe pour la première fois dans la rue. L’année suivante ils partent pour Durham, ville florissante de la "ceinture du tabac" restée protégée de la crise. Il y existe une tradition bien ancrée de chanteurs de rue, qui lui permet rapidement de subvenir à leurs besoins. Il lui faut juste déjouer les contrôles des services sociaux de la ville dont la pension régulière, liée à sa cécité, suppose une absence de revenu. Il doit aussi se procurer les autorisations attribuées par la police qui gère l’occupation artistique des trottoirs de la ville. Il passera ainsi l’essentiel de sa vie, d’une rue à l’autre, dans le quartier des entrepôts de Durham, souvent en compagnie de Gary DAVIS ou soutenu par le washboard de George WASHINGTON.
En 1934, de passage à Waver, il rencontre un harmoniciste presque aveugle du nom de Saunders TERRE. Les deux hommes jouent ensemble, s’apprécient et dès lors TERRE rejoindra régulièrement Fuller dans le quartier du tabac. C’est un an plus tard que Fulton est repéré par James Baxter LONG, responsable du rayon disque du magasin United Dollar Stores de Durham et chasseur de talent occasionnel pour ARC.
LONG est un excellent connaisseur des musiques afro-américaines. Il a du flair et se démène pour faire connaître les artistes noirs de sa région. Il organise des concours pour dénicher de nouveaux talents et les envoyer enregistrer à New-York. C’est par hasard, alors qu’il sillonne le quartier pour vanter son rayon disque auprès des fermiers de passage, qu’il tombe sur Fulton ALLEN. Aussitôt séduit, il écrit à ARC pour proposer une session.
En juillet 1935, LONG monte à New-York avec celui qu’il a rebaptisé pour la circonstance "Blind Boy Fuller". George WASHINGTON, devenu "Bull City Red", et Gary DAVIS, que LONG a voulu emmener car il n’est pas sûr que Fulton sera à la hauteur, sont également du voyage.
C’est avec le très expérimenté "Uncle" Art Satherley aux commandes que les trois hommes font ainsi leurs débuts en studio. Du côté de Gary DAVIS, ce sera sa seule expérience avec LONG. C’est encore trop tôt pour le futur "Révérend", en plein doute spirituel et qui s’accommode mal des manières du Blues. Pour George WASHINGTON, l’essai sera sans suite. Quant à FULLER, fait rare, les 12 titres qu’il enregistre, accompagné par ses acolytes, sont tous édités et vont déjà produire deux standards, "I’m A Rattlesnakin’ Daddy" et "Rag Mama Rag". C’est le départ d’une série qui comptera 139 enregistrements au cours des cinq années suivantes.
Malgré cette réussite, par manque de disponibilité de LONG pour faire le déplacement, il faudra attendre avril 1936 pour qu’une seconde session, entièrement solo cette fois, soit organisée et confirme une popularité discographique paradoxale pour un musicien à peine connu dans sa propre région.
C’est en 1937 que la carrière de Blind Boy FULLER prend toute son ampleur. En février, il est soutenu par Floyd COUNCIL pour sa troisième série. En juillet, il est attiré par Decca qui a repéré ses premiers succès. Au cours de cette escapade il grave 12 titres à l’insu de LONG. Ce dernier réussit in extremis, et au culot – n’ayant lui-même aucun contrat avec son protégé - à en bloquer la diffusion.
Vite rapatrié dans le giron de LONG, Blind Boy FULLER se retrouve lié à son manager par un contrat à vie. Ce dernier lui offre même une voiture et fournit les chauffeurs occasionnels parmi les autres musiciens dont il s’occupe. Si LONG n’est pas un exploiteur, FULLER n’y trouvera quand même pas tout son dû. Aucune de ses compositions chez RCA ne portera son nom sous prétexte que LONG retouchait régulièrement les créations qu’il devait transcrire de sa propre main. Pendant toute sa carrière FULLER gagnera 200 $ chaque fois qu’il montera à New-York pour enregistrer les 12 titres qu’il doit contractuellement assurer lors d’une session. C’est déjà mieux que pour beaucoup d’autres (et toujours trop pour les services sociaux de Durham !).
En septembre 1937, soutenu par l’harmonica de Saunders TERRE - devenu Sonny TERRY - FULLER étoffe son répertoire. Dans le même temps, l’homme connaît des tourments, blesse accidentellement sa femme d’un coup de pistolet, séjourne brièvement en prison avant d’être innocenté tandis que sa santé se détériore sérieusement et que l’administration locale se penche une nouvelle fois sur ses revenus artistiques.
Mais le succès ne se dément pas. Enregistré en mars 1940, "Step It Up and Go" se vend à 500 000 exemplaires. Revendiqué par LONG, ce Blues serait né après qu’il ait entendu, en studio, Charlie BURSE chanter un morceau qui ne sera pas édité mais dans lequel il répétait souvent "touch it up and go". L’expression lui trotte dans la tête sur le chemin du retour et lui inspire ce titre.
Blind Boy FULLER, dont la santé décline, assure une ultime séance le 19 juin 1940. Ce jour-là, celui qui confiera peu avant sa mort son souhait de se rapprocher de la religion, fait partie des "Sanctified Singers" qui accompagnent Georgia Tom DORSEY sur son "Precious Lord". Puis il enregistre sous son nom un prophétique "Night Ramblin Woman" dans lequel il chante « mon flanc gauche tressaute et ma chair commence à ramper ». Le tout dernier titre auquel il participe, le 139ème de sa carrière, est le "Forty-Four Whistle Blues" de Sonny TERRY.
Hospitalisé en juillet pour plusieurs complications, l’opération tourne mal, une infection le fragilise et les médecins lui annoncent leur impuissance à l’endiguer. Blind Boy FULLER retourne chez lui où il ne survivra que quelques mois avant de s’éteindre le 13 février 1941.
© texte de J.C. LEGROS pour Abc Blues & Soul. Sept. 2008.
Découvrez l'autre passion de J.C. LEGROS: "Galerie"
Extraits | Extraits |
Blind Boy Fuller, Vol. 2 (Disc 2: 25/25) | Blind Boy Fuller, Vol. 2(Disc 3: 24/24) |
| |
Extraits de la totalité des titres de "Get Your Yas Yas Out" et du Disc1 de "Blind Boy Fuller Vol.2", voir page principale en bas de page. Extraits | Extraits |
Blind Boy Fuller, Vol. 2 (Disc 4: 26/26) | Blind Boy Fuller, Vol. 2 (Disc 4: la suite...) |
| |
Extraits de la totalité des titres de "Get Your Yas Yas Out" et du Disc1 de "Blind Boy Fuller Vol.2",
voir Page principale en bas de page.