« Sctratch It Back And Hold iI » démarre presque laid-back, mais sur une ligne méchamment funky, limite James Brown. Un riff choppé, solidement arrimé à la grille blues, qui monte et redescend jusqu’à l’effraction de l’harmonica qui se met soudain à zigzaguer entre les douze mesures comme un type pris sous le feu.
L’enchaînement sur « Ships On The Ocean », accolé à la suspension finale de « Scratch It », est un modèle de décélération. Un vieux truc de DJ pour se mettre une piste dans la poche et faire craquer les filles. Après avoir décoché quelques flèches courtes sur le premier morceau, Buddy Guy allonge un peu ses coups de pattes. Son phrasé aérien caresse la voix enjôleuse d’un Wells déjà chaud comme un coq.
« Good Morning Little Schoolgirl » inverse à nouveau les vitesses. Aucune autre version de ce standard de Sonny Boy Williamson n’atteint l’urgence malsaine de ces 3’50 de pure dépravation. Dès l’entame on sent que la gentille histoire va prendre une drôle de tournure. Le riff, d’abord joué avec le dos du couteau, devient de plus en plus nerveux, avec en final la voix de Wells qui s’éloigne comme un méchant avertissement sous un néon blafard.
Buddy Guy lance « Hound Dog » en tordant hargneusement sa note et aussitôt la rythmique s’affole. On croit voir les cymbales frétiller pendant que la basse de Myers commence à sérieusement rouler des mécaniques. Et Wells qui fait aboyer son Lee Oskar sans aucune équivoque.
L’alternance continue avec « In The Wee We Hours » joué mi clos jusqu’à ce que Wells et Guy entremêlent des lignes rougeoyantes. Et çà se durcît à nouveau sur « Hey Lawdy Mama », la guitare resserre les mailles et l’harmo rôde, comme le vent dans une tuyère.
« Hoodoo Man Blues » entame ce qu’était la face B du vinyle original. Moment d’anthologie. Un morceau proprement arraché aux forces malignes. Pensez donc. Wells s’était juré ne plus jamais le rejouer depuis ce jour de 1949 - il avait quinze ans – où, après l’avoir enregistré pour le label United, il l’avait apporté à Al Vincent, disc jockey vedette de Chicago. Il lui avait proposé toutes ses économies (25 dollars) pour qu’il le passe au moins une fois. Vincent avait saisi les billets et le disque pour tout balancer par terre avant d’écraser le microsillon à coup de talons. Alors, quand Bob Koester propose d’enregistrer « Hoodoo Man Blues », Junior Wells refuse. Et voilà que pendant que les deux discutent l’ampli de Buddy Guy rend l’âme alors qu’il s’échauffe tranquillement dans son coin. Faute de matériel de rechange dans le studio, Stu Black, l’ingénieur du son, propose de brancher la guitare directement dans la Leslie d’un orgue Hammond qui traîne par là. Buddy fait des essais sans que Koester et Wells – toujours en pleine négociation – s’occupent du résultat. Le titre est finalement enregistré avec cet étonnant son de guitare qui se répand en longues couches organiques derrière un Wells ricanant. Qui a parlé de Voodoo ?
« Early In The Morning » s’étire sur une ligne de basse entêtante et s’achève sur une dernière ruade de Buddy Guy après que Wells s’y soit remis à deux fois pour finir de piquer tout l’air du studio. Du coup c’est un « We’re Ready » haletant à souhait qui prend le relais.
Et la température ne redescendra plus. « You Don’t Love Me,Baby » alourdit les basses pendant que « Friendly Chap » - nom en forme de jeu de mot dont s’est affublé un Buddy Guy clandestin parce que sous contrat Chess - enchaîne des cocottes bourrées de groove. « Chitlin Con Carne » remet en route le motif funky du premier titre, cette fois pour une version instrumentale sur laquelle Wells peut dégrafer le col. Jusqu’au bout celui-ci ne lâchera rien, jappant encore sur cet ultime version du « Yonder Wall » d’Elmore James transcendée par la partie de basse turgescente d’un Jack Myers soudain habité.
Un album rare.