En 1961, c’est donc sous une pochette dessinée, représentant un bluesman judicieusement vu du dessus, stylisé et anonyme, que sort ce premier « King Of The Delta Blues Singers » rassemblant un partie de l’œuvre de Johnson. Il n’y avait pas de place pour plus de 16 morceaux. Le second volet sortira en 1970. A cette date, l’impact du premier album, lui, a déjà changé le cours de l’histoire.
Tout le blues d’avant guerre est concentré, sublimé et, pour tout dire, artistiquement achevé avec ces enregistrements. Un blues total, une guitare au surpiqué hallucinant qui défiera toutes les tentatives de reproduction à moins de quatre mains. Et des histoires, énigmatiques et suggestives, qui visitent sans relâche les obsessions noires du vieux Sud : la rouerie des femmes, la peur du Seigneur et la condition douloureusement humaine de la vie.
Apothéose du courant pionnier du Mississippi, le blues de Johnson servira de sésame pour la génération suivante, lorsque Chicago branchera les sonorités rurales sur courant alternatif. C’est cette pulsation que Muddy Waters, Elmore James ou Eddie Taylor amplifient, boogifient et accélèrent.
Et quand, la guerre passée, une poignée de 78 tours américains reste à traîner sur le sol britannique après le passage de G.I’s, elle enflamme aussitôt l’imaginaire de jeunes anglais surdoués qui n’ayant de cesse de remonter à la source, convergeront inéluctablement vers Johnson, fascinés par le la beauté sombre de cet album. Dans la foulée, ils mettront au monde une musique dont l’ADN se révélera saturé de ce blues à l’état pur.
C’est dire qu’aucun autre disque n’a exercé, à lui seul, une influence aussi directe et profonde sur la musique populaire du XXème siècle.
La compilation s’ouvre sur « Cross Road Blues ». Un rythme au bord du déséquilibre, qui force à rester en alerte. Ambiance trouble de mauvais rêve, au carrefour du mythe voodoo et de la terreur ordinaire. Et déjà le chant de « poor Bob » qui s’étrangle, perdu dans ce coin d’Amérique où, une fois la nuit tombée, un noir dehors était alors un noir presque mort.
De la fuite à l’attirance, de la peur viscérale à l’ivresse sensuelle, « Terraplane Blues », tout aussi intense mais soudain malicieux, emprunte sa célèbre « six cylindres » à la Hudson Motor Company, le temps d’une métaphore truffée de sous-entendus. Les jeunes femmes en raffolaient et on arrêtait Johnson dans la rue pour qu’il le joue.
Les jalons sont posés. Entre ténèbres et refuges, diables mauvais et femmes fantômes. La suite de l’album va ainsi ballotter un Johnson toujours au bord de la nasse, désespérément accroché au fil de ses blues oniriques.
« Come On In My Kitchen » nourrit le malaise. Une invite ambigüe, une guitare et des paroles qui brouillent les pistes. A quoi joue t’il ? Et cet orage qui glisse sur les cordes. Et ces mots bien trop simples quand on sait que le diable se cache toujours dans les détails. L’insécurité, partout, jusque dans les cuisines. Quand il jouait ce morceau en public, même les hommes pleuraient (voir aussi les explications sur la version Abc Blues & Soul de ce titre en écoute sur cette page, cliquez ici).
Dans « Walking Blues », comme un peu plus loin pour « Preaching Blues » qui entamait la face B sur le 33 tours original, c’est à Son House que le bottleneck emprunte ses figures. « Last Fair Deal Gone Down » accélère le rythme et, le temps d’un pont habité, pose quelques jalons pour le rock’n’roll à venir, avant de finir en faisant carillonner d’impressionnantes harmoniques. Autre citation d’un grand du Delta avec l’adaptation enlevée du « 22-20 » de Skip James, calibré ici « 32-20 Blues » et véritable démonstration de l’usage du démancher caractéristique du style de Johnson. Les blocs de notes sont baladés sur trois étages du manche, variant les angles et multipliant les timbres au fil de ce duel à demi érotique.
« Kindhearted Woman Blues » a été le premier morceau enregistré par Robert Johnson. C’était son titre fétiche, celui qu’il a joué le jour de son audition dans le magasin d’H.C Speir à Jackson. On y entend un vrai chorus de guitare, le seul qu’il ait enregistré et une rareté pour l’époque. Même s’il est exécuté en picking – jusque là seul Lonnie Johnson, que Robert vénérait, jouait des lignes note à note – ce n’est pas un simple tour de grille joué en accords à vide. Sur douze mesures bien à lui, ce solo raconte sa part de l’histoire et fonde au passage un trait essentiel de l’esthétique rock.
Construit sur un motif traditionnel du country blues (« Rollin’ and Tumblin’ »), « If I Had Possession Over Judgment Day » n’avait jamais été édité avant cet album. Une damnation sexuelle trop torride pour son temps, portée par une slide acérée, qui avait effrayé le label Vocalion.
Avant Robert Johnson, les chanteurs de country blues piochaient le plus souvent leurs textes dans la collection commune. « When You Got A Good Friend » illustre la singularité poétique et touchante de Robert Johnson. Autre avancée avec ce « Rambling On My Mind » d’humeur nomade pour lequel il met définitivement au point le jeu sur cordes des walking basses qui préfigurent le boogie moderne.
Mais dehors la menace se profile à nouveau, sur le motif rythmique tournoyant de « Stones In My Passway », quasi biblique, qui replonge Johnson au milieu de ses spectres.
Il trouve un abri le temps de « Traveling Riverside Blues », voix traînante sous addiction sexuelle – le morceau avait aussi été condamné au silence pendant ces 25 ans – alors que d’un seul pouce il parvient à faire rouler des basses aussi rondes que les hanches chevauchantes de la fille de Friars Point.
C’est à la fin de la première session que Johnson, à court de répertoire, enregistre sa relecture de Kokomo Arnold avec un « Milkcow’s Calf Blues » qui renvoie à ses motifs d’accompagnement favoris.
Et l’album se termine avec le diable en personne. « Me And The Devil Blues » dépeint Johnson résigné à sa dépendance satanique. Il ne reste plus alors au terrifiant « Hellbound On My Trail » qu’à consommer le pacte. Enregistré d’entrée, au matin de cet ultime dimanche 20 juin 1937, pendant que le reste de la ville priait dans les églises, ce morceau est considéré par beaucoup comme le blues ultime. Johnson, qui a déjà reposé son bottleneck, et comme soudain entouré par des brumes, attaque la corde au doigt et fait gémir ses ultimes notes.